Au Groupe Aérien de Liaison de l’École de l’air (GALEA), Salon de Provence, le 27 mars 1969…

 

— Bon ! Quand je dis « volets » vous empoignez fermement la commande des volets à deux mains et vous la crantez au maximum ! Et il ne s’agit pas d’attraper n’importe quel « bittare ! » (Interrupteur) Vous voyez la commande de volet ?

Un doigt ganté de cuir fin me montre le long levier gris placé entre les deux sièges, à hauteur de tête, agissant visiblement sur les volets de l’appareil.

    Bien vu, dis-je aussi fermement que m’a été donné l’ordre préparatoire.

 

 

Nous passons 3000 pieds d’altitude (920m) en descente, et survolons une belle région verdoyante, à vue du Lubéron, de l’étang de Berre et de la montagne Sainte Victoire. Il fait beau : « une visibilité de curé », selon l’expression consacrée, bien que les curés n’aient pas grand-chose à voir dans cette affaire.

Nous volons en NC-856 Norvigie, petit appareil monomoteur triplace à aile haute haubanée, genre avion d’observation kaki, à l’origine dans l’Armée de terre, qui nous sert d’avion école en initiation aérienne.

 

Même si celui qui me parle est encore tout à sa surprise, sa voix reste ferme et rassurante.

Le capitaine Le Miller pilote le petit avion dans lequel je me trouve doublement crispé, comme tout élève-pilote soucieux de bien faire.

Tout à l’heure à fin d’instruction, il a absolument voulu me montrer un redémarrage en vol, alors que je suis à quelques heures du lâcher (premier vol seul). Prenant une bonne altitude de sécurité, il a résolument coupé le moteur Walter Minor du NC-856... et le moteur n’est jamais reparti !

 

Toutes les tentatives de démarrage du petit 105 chevaux ont échoué. L’hélice, censée « revisser » le moteur en piqué franc, est restée calée à la verticale, malgré le millier de pieds consenti à la manœuvre.

La situation est d’autant plus critique que le saut en parachute est exclu, car nous sommes beaucoup trop bas ; il faut se « vacher ! » (Atterrir en campagne) Nous planons tranquillement, moteur en croix, vers un champ plat et fraîchement labouré qui nous tend les bras, le long de la route départementale entre Salon-de-Provence et Saint-Cannat.

 

Au début, ma peur est assez diffuse et teintée d’insouciance, même s’il apparaît que le NC-856 n’est pas un excellent planeur.

La pente est forte et les deux alfas, ces angles entre l’œil du pilote et le bout d’aile, permettant d’évaluer la distance franchissable moteur coupé, que nous avons rapidement calculés, nous laissent une bonne chance d’atteindre le terrain convoité, apparemment idéal pour un atterrissage de secours.

 

 

— Ça se présente bien ! Tenez-vous prêt ! dit-il, une pointe d’application dans la voix. On vérifie harnais serrés bloqués !

— Harnais serrés, bloqués, dis-je clairement.

Le terrain que nous visons est maintenant tout proche. Il est long comme la piste en herbes dont nous avons décollé, large de quoi nous poser dix fois, et bien orienté face au vent, trois bons stades de football en somme. Une voiture qui a remarqué de loin notre approche s’est arrêtée sur la départementale pour observer la scène.

Pas un nuage dans le ciel bleu ne vient obscurcir cette ambiance pesante où les secondes comptent pour des siècles. Le soleil se tient-il prêt à saluer notre exploit ou à pleurer notre crash ?

D’autres appareils alors en vol, comme le Broussard de Max et le NC-856 de Steeve, les deux chefs pilotes bondissant, annoncent par radio qu’ils viennent au ralliement… pour ramasser les morceaux ?

Le Miller s’en est tenu strictement à la procédure, et vient de passer le message de détresse réglementaire « Mayday (SOS), Mayday, Mayday » sur 121.5, fréquence radio de garde, veillée par tous, convoquant du même coup les autres appareils sur la zone.

 

Machinalement, mon regard fait le tour de la cabine, détaillant un à un les éléments du tableau de bord. Que vais-je me manger en premier, en cas de crash ? le couteau brise verrière ? la manette des gaz ? le compas de secours pendouillant sous mes yeux ?


 

Mes pensées sont noires et le bruit du simple sifflement de l’air sur le fuselage, reçu comme une douleur, ne fait rien pour arranger les choses. De plus, Le Miller n’est pas partageur en matière de pilotage, et avare d’explications, ajoutant au sentiment d’abandon qui me court dans la tête.

Ceux qui disent qu’on ne pense à rien en de pareilles circonstances, et que la peur vient après, ont tort. La perspective d’avoir une chance sur deux d’encadrer la planète n’est pas stimulante pour le moral.

Plus le sol se rapproche, et plus j’ai l’impression de vivre un mauvais rêve. Je gamberge d’autant plus que je ne suis pas directement intéressé au pilotage :

« On ne va quand même pas se planter aussi bêtement ! Dites-moi un peu pourquoi ce con a coupé le moteur ? Je n’ai rien demandé moi ! »

— Volets !

L’ordre claque dans les écouteurs, mettant fin à mes récriminations inutiles et déplacées. J’empoigne le levier des volets, le tirant énergiquement vers le bas jusqu’au « click ! »

Et… mon état d’esprit change aussitôt : « On va s’en sortir, c’est sûr, j’ai fait le maximum pour ça. »

Je suis naturellement plus acteur que suiveur et j'en perçois toute la véracité ; les circonstances exceptionnelles sont révélatrices.

A la sortie des volets, l’avion change d’assiette et semble piquer davantage, alors que la vitesse se réduit tangentiellement au sol.

« Il ne se démerde pas mal mon « brigadier » de moniteur… »

Nous sommes en très courte finale, et je suis heureux de voir la terre proche et l’affaire bien maîtrisée.

L’avion décide alors de se poser.

Les roues du train principal évitent les premières mottes de terre et choisissent deux sillons labourés, bien parallèles, pour se poser délicatement… et s’enfoncer jusqu’aux jantes, jusqu’aux moyeux, et plus encore.

La portance diminuant progressivement met de plus en plus de poids sur les roues qui finissent par faire cale dans la glaise. Le terrain n’est qu’un affreux bourbier brun, très meuble.

Dommage !

Ce qui était indétectable en vol devient un véritable piège. L’avion, freiné dans son élan, bute sur les roues noyées dans la boue… et passe sur le nez, sur le dos, dans un triste couinement.

La manœuvre est si lente et si inattendue que nous assistons à ce capotage bouche bée, nous retrouvant finalement la tête en bas, brêlés sur nos sièges, dans une forte odeur de pétrole.

—Vite ! On fait fissa ! Le pétrole des réservoirs commence à couler ! On largue les portes ! Je coupe et on évacue rapidement ! dit Le Miller de sang froid, juste avant de couper le contact général.

Je suis dans un silence total, face à mes responsabilités. L’instinct de survie aidant, et l’odeur du pétrole laissant à penser qu’il vaut mieux ne pas craquer une allumette, je m’active pour échapper à une fin de Poussin rôti. Le Miller doit partager la même angoisse dans cette totale scoumoune.

Après avoir facilement tiré les goupilles de largage des portes, nous dégrafons nos harnais comme un seul homme, et tombons sur la tête heureusement bien casquée. Puis, nous rampons chacun de notre côté, hors de l’habitacle, tant bien que mal, dans une terre collante.

« Ah le bon loess de France ! » me dis-je, en me redressant enfin.

— On s’écarte rapidement !

Une fois debout, Le Miller me tire par la manche, loin de l’appareil qui commence à baigner dans une flaque de carburant. Tout danger n’est pas écarté.

Nous courons dans la boue qui gicle et nous englue. J’en perds une chaussure, continuant pied nu, aussi vite que possible, jusqu’à atteindre une distance suffisante par rapport à l’appareil gisant cul par-dessus tête.

— Ouf ! Sauvé !

Sans pouvoir dire un mot de plus, tant je suis essoufflé, j’adresse un regard reconnaissant à mon chef… et nous pouvons enfin échanger un sourire et une franche poignée de main.

Nous ressemblons à deux statues de terre crottées et mâchurées par un mauvais sculpteur, mais tellement heureux d’être là, et de pouvoir faire signe des deux bras aux appareils qui dansent une farandole de joie au-dessus de nos têtes.

Bizarrement, en cet instant si particulier, j’acquiers une absolue certitude : j’ai la baraka, une chance qui ne va plus me quitter.

 

On l’a échappé belle, et on est toujours là pour en parler !


J'ai visité le très beau petit musée aéronautique d'Angers Marcé et suis resté interloqué devant un NC-856, si bien conservé et sur lequel j'ai fait mes premières armes.
L'occasion de reprendre une page de souvenirs que l'on peut trouver dans "Officier Pilote de chasse" l'un de mes livres, présenté sur ce blog...


www.aviation-publications.com

 

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