Convoyage en INDE...

Une mission particulière de l’Armée de l’Air racontée par Roland Mentré

En Octobre 1958, l’Armée de l’Air va hériter d’une mission peu banale : convoyer douze Mystère IV indous de Dijon à Kanpur. Six de ces avions ont été pré-positionnés à Cambrai et six à Dijon. On choisit donc six pilotes de Cambrai et six de Dijon pour les convoyer. C’est le commandant de la 2eme escadre de Dijon qui prendra le commandement du dispositif, mais c’est le commandant de la Base de Cambrai qui conduira la patrouille de quatre naviguant en tête. Je suis son numéro deux. Nous partons de Cambrai pour Dijon avec nos six Mystère IV le 13 octobre, puis nous quittons Dijon le 17 pour Brindisi avec 12 avions. Deux N2501 nous accompagnent en échelle de perroquet. L'un nous attend à l’atterrissage tandis que l’autre nous met en route et part pour nous attendre à l’atterrissage deux étapes plus loin. Dijon, Brindisi, Nicosie, Diyarbakir, Téhéran, Sharjah, Karachi, Jodhpur, Kanpur où nous nous posons le 25 octobre.

Diyarbakir, c’est le haut Moyen-âge. Murailles énormes ponctuées de tours de défense, rues en terre battue, ânes tirant des charrettes, femmes empaquetées (comme on en voit chez nous aujourd’hui mais ce qui nous surprend à l’époque). A Téhéran, les mécanos s’arrangent pour nous mettre un avion en panne afin qu’on ait le temps de visiter la ville. Et ça vaut le déplacement.

En 1958, le Shah règne sur le pays qui est ouvert à toutes les civilisations. Femmes en minijupes, pas de voiles et encore moins de burkas ! D’ailleurs on en ignore jusqu’au nom. Nous montons jusqu’à la station estivale qui, en haut de la montagne, domine la ville. Le retour en taxi est folklorique. Point mort, descente en changeant de file pour ne pas avoir à freiner, vitesse pouvant atteindre parfois les 140 Km/h sans moteur ni boîte de vitesse. Un court voyage en voiture qui reste en mémoire. Puis Sharjah. On s’attendait à une base aérienne britannique. C’est bien britannique, mais pas base aérienne. En arrivant, on ne voit rien d’autre que du sable. Une plage infinie. Pas de piste, pas de bâtiment, pas de route ! Du sable ! De plus près, on voit une bande huilée et balisée. Ça ne peut être que ça la piste puisqu’il n’y a strictement rien d’autre. Et mon leader, peu accoutumé au Mystère IV m’annonce, « Mentré posez-vous ». « Bien mon colonel ». Ça me paraît extrêmement court,  c’est surtout très large, mais vu du haut, on ne peut en juger. Je contrôle ma vitesse de circuit au nœud près. Je passe les balises en palier à la vitesse de décrochage et je sors mon parachute frein au toucher des roues. Et l’avion s’enfonce immédiatement dans le sable et s’arrête en quelques centaines de mètres. Je vais perturber le dispositif qui arrive derrière moi avec assez peu de pétrole. Je remets des gaz, je serre à droite près des fûts métalliques qui balisent la piste et je largue mon parachute. En haut, les autres ont vu la manœuvre et en tirent les conclusions. Leurs atterrissages se font sans problème. Des officiers anglais viennent nous accueillir à nos avions. Tiens, deviendraient-ils courtois ? Ils nous invitent au mess officier pour le repas du soir. Nous nous y rendons, en tenue de vol bien sûr puisque nous n’avons aucun bagage. Et ils nous attendent en tenue de soirée. Je me disais bien aussi ! Ces p…s de British !

Au décollage le lendemain, mon leader me place à sa droite et me dit : « décollage à 20 secondes ». Ça me paraît curieux, mais j’obéis. Je pense qu’il craint que le numéro deux ait du mal à contrôler son axe de décollage dans le sable et de toutes façons, il est bien plus expérimenté que moi. Il est colonel, a fait la bataille de Londres. Je suis jeune capitaine, second d’escadron. On met plein pot sur freins. Il lâche les siens. J’enclenche le chrono et je prends tout le sable du désert et l’huile de la piste sur ma verrière. Je réduis à fond en espérant que mon moteur n’est pas définitivement hors service. Il semble tenir. J’avance la manette, doucement, ça répond. Je mets plein pot, ça suit. Je lâche les freins. Le leader n’est déjà plus qu’un petit point devant moi et le restera tout au long de ce trajet qui longe les côtes les plus inhospitalières de la planète, celles du Pakistan. En descente vers Karachi, je le rejoins et nous atterrissons en patrouille serrée.

Au parking, un Pakistanais monte à l’échelle, nous fait signe d’entrouvrir la verrière, y glisse un pulvérisateur et nous balance dans la figure une bonne giclée de je ne sais quel produit. Heureusement, on a le masque à oxygène. Il fait refermer la verrière et nous interdit de descendre de l’avion. On nous refait les pleins et on redécolle. Sympas les pays musulmans. Et celui-là est allié des Etats-Unis. Qu’est-ce que ça doit être les autres !

Jodhpur. Une ville peinte en bleu et grouillante de vie. Une forteresse moyenâgeuse la domine et un château hollywoodien, propriété du maharadjah mais plus ou moins nationalisé, nous accueille. Une chambre par personne, un lit de deux mètres sur deux, un serviteur à l’anglaise : « early morning tea, Sir ? » Il est cinq heures du matin, garde ton thé pour plus tard. On visite la ville, la forteresse, superbe. Rien que pour ça il fallait le faire ce convoyage. Puis nous livrons nos avions à Kanpur après que la seconde patrouille de quatre, leadée par le chef OPS de la 12° EC ne soit allé avec ses avions faire du vol rasant à 25.000 pieds sur la Nanda Dévi, déclenchant l’alerte générale de la DA locale. On nous amène en bus à New Delhi où nous logeons à l’hôtel. Bien sûr, la ville vaut une visite, mais après Jodhpur, elle n’a plus beaucoup d’attrait. De New Delhi, je retiens l’image de jolies hôtesses de l’air en sari bleu ciel logeant dans notre hôtel. De Dehli, des échoppes ouvertes sur le trottoir où l’on vend de la viande couverte de mouches et des « dentistes » assis en tailleur sur la place, leurs outils étalés devant eux sur un linge avec des dents humaines dont on pense qu’elles seront utilisées en implants.

Il faut rentrer en France, comme passagers en avion de ligne via Bombay et Beyrouth. Bombay, c’est une étuve. La porte de l’avion à peine ouverte on ruisselle de partout. Cambrai, c’est tout autre, un brouillard où l’on ne voit pas au-delà de vingt mètres. Je serai obligé de descendre de voiture pour rechercher le trottoir à la sortie d’un carrefour.

 

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